Notes de Route
Maroc – Algérie – tunisie
de

Isabelle Eberhardt – 1908

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J’avais souvent entendu parler de cette femme originale et féministe avant l’heure qui « éprouvait la sensation délicieuse de liberté, de paix et de bien-être qui… accompagne toujours le réveil au milieu des spectacles familiers de la vie nomade. »; je ne l’avais jamais lue. Cette lacune est heureusement comblée.

Ces Notes sont, en fait, un ensemble de textes réunis en 1908 – 4 ans après la mort d’Isabelle Eberhardt (1877-1904) – par Victor Barrucand propriétaire et directeur du journal algérien Al Akhbar (1902-1934) auquel elle collabora.

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  »Sahel » signifie « littoral ». Et une partie des notes est consacrée à la côte Est qu’Isabelle Eberhardt parcourt pour le compte de son journal.

Elle en fait une description automnale idyllique ; la nature y est nimbée de calme et de beauté. Là où « les lauriers-roses étoilés de fleurs » envahissent le paysage, 0ù la mer est « calme et violette » et les « caps dentelés d’un vert tendre, sur l’azur lilacé ». Nous sommes bien loin des révoltes et grondements politiques actuels. D’hammamet à Sousse « la Perle du Sahel » ce ne sont que  d’immenses oliveraies et on respire à Sousse l’odeur écoeurante des huileries.


Les remparts de Sousse

Les remparts de Sousse – photos linternaute – Gérard Mignon

 

Plus on descend vers le sud plus les visages sont rudes et burinés : ce sont surtout les pêcheurs. Et partout « des coins de chaux blanche, des murailles en ruines, des rochers sablonneux et des silences lourds ».  L’intérieur des terres est le domaine exclusif des paysans.

 

Partout le peuple est pauvre. Habillée comme toujours en homme, et faisant illusion, elle accompagne deux mois durant différents Seigneurs locaux venus percevoir l’impôt sur la capitation que payaient les paysans. L’accueil est bien sûr toujours hostile. C’est une taxe scélérate et… »à chaque instant…des cris éclatent, formidables, avec la véhémence soudaine de cette race violente. » C’est le Moyen-Age au milieu de la beauté. Et Isabelle doit en faire un article.

L’auteur est enthousiaste, sensible à la splendeur et à la poésie des lieux. Elle nous fait partager son bonheur. Et l’on se plaît à imaginer ce que fut ce pays magnifique au début du XXème siècle. Ce n’est pas difficile tant Isabelle Eberhardt a un pouvoir d’évocation. Son amour des paysages traversés transparaît ; elle nous le transmet à travers des mots simples et colorés. La couleur est omniprésente dans ses écrits. Les rose, lilas, violet et pourpre dominent. L’éclat du soleil triomphe. La blancheur des maisons éclate.

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D’autres pages, une autre année, et l’atmosphère est tout autre.
C’est l’automne en Algérie, au sud est, à 620 kilomètres d’Alger. Isabelle Eberhardt exprime sa tristesse, son sentiment d’abandon et de solitude extrême majorés par la grisaille de l’automne. Elle semble déprimée, avoir des angoisses de mort et éprouver une immense nostalgie. Elle a perdu sa mère trois ans auparavant. Elle est seule.
Les paysages partagent sa mélancolie : « Automne, hiver, printemps, été, tout se confond et passe uniformément sur les solitudes mortes des dunes, éternellement pareilles, à travers le silence lourd des siècles » et puis « le silence et la solitude, tout cela ne changera jamais. »

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Le Sahara algérien – source : Benoit Saurel.voila.net 

Néanmoins, la vie renaît après la chaleur accablante de l’été. Les hirondelles reviennent, tandis que les couleurs tendent vers le gris fuligineux, les ocres et  le blanc.
Elle est jeune : elle n’a que 24 ans.

Elle semble naturellement intégrée dans le paysage et la population dont elle a une connaissance intuitive parfaite. Palmeraies, jardins ombrés, désert ou dunes : elle les aime et les admire en artiste. Elle peint avec ses mots. Et aussi de peindre les chameliers, les soldats, les légionnaires les autochtones et leurs femmes.Peintures réalistes.

Ces textes sont également une ode à la beauté du Sahara à qui elle dédit sa liberté et ses rêves car « rien ne saurait égaler en splendeur et en mystères les nuits de lune dans le désert de sable ». Cette même passion animera Théodore Monod (1902-2000) et  le Père de Foucauld (1858-1916). A l’instar de ces deux hommes, elle en retire une sagesse et une philosophie de la vie.

 Ses écrits, je ne sais pourquoi, m’ont fait penser à ce beau film  qu’est « Des hommes et des dieux ».  Je ne puis que comparer la sérénité et la quiétude du début du 20ème siècle avec la violence  née de la colonisation. Cette violence continue d’agiter ces peuples nobles et  fiers pour de nouvelles raisons. Factuelles.

Pour conclure, je dirais que c’est un livre délicieusement poétique et désuet. Un monde englouti y est évoqué. Comme avec les écrits de Pierre Loti, nous nous réfugions dans ces pages douces et amères et nous nous enroulons avec délectation autour d’un passé révolu.

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