Les portes de Damas de Lieve Joris – 1993
Editions Actes Sud 1994 – Collection Babel (poche) – 321 pages

En octobre 2009 j’avais déjà fait la critique d’un livre de Lieve Joris. J’avais été fort intéressée et cela m’a donné l’envie de lire un autre recueil de cette écrivaine belge de langue néerlandaise, née en 1953, spécialiste de l’Afrique et du Proche Orient.

En cette période de crise gravissime en Syrie où le peuple en révolte se bat pour la liberté et la fin d’une dictature cruelle, la lecture des Portes de Damas apporte un éclairage plus qu’intéressant.

Ecrit en 1993, c’est-à-dire il y a 18 ans, cette plongée dans la société syrienne s’avère d’une surprenante actualité et permet de comprendre un peu mieux ce qui se passe dans ce pays, sachant combien cela nous est difficile à comprendre, nous autres occidentaux si éloignés par la distance et les moeurs.

« les portes de Damas » ne sont pas une légende. Damaski, qui existait déjà au 3ème millénaire avant notre ère, fut entourée de remparts à l’époque romaine. Ces remparts étaient percés de sept portes. Sept possibilités de rejoindre le coeur de la ville. Et peut-être comprendre l’ âme damascène. Mais savez-vous qu’il existe à Jérusalem une « Porte de Damas » qui est un ancien passage dans les fortifications de la vieille ville. Cette porte se situe entre les quartiers chrétien et musulman. Quelle intéressante coïncidence…

Suite à sa rencontre avec Hala, jeune syrienne sunnite, sociologue, mariée à un intellectuel communiste syrien emprisonné par Afez al Hassad, Lieve se voit invitée à passer quelques temps chez elle à Damas. Joris  accepte avec plaisir cette offre et va partager durant plusieurs mois la vie de Hala et de  sa famille : Asma sa fille, Tété – la mère – ses soeurs  Shirin, Zahra et Selim son frère.

C’est une plongée dans la vie quotidienne de ces femmes à laquelle Lieve Joris va participer et qu’elle va nous faire partager. C’est presque un huis clos tant cette vie se déroule dans des lieux fermés, dans des appartements où chacun se rend visite à tour de rôle. « Comme la plupart des femmes, Hala ne se déplace plus que si c’est foncièrement indipensable. » Les femmes sont, pour la plupart, sans autre emploi que la gestion de la maison et surtout la fabrication répétitive de repas copieux, bien gras et sucrés. C’est un univers féminin sans grand avenir compte tenu des règles rigides qui régissent leur vie : « la manière dont elle [Hala] se soumet à ces rituels familiaux m’attendrit et m’oppresse tout à la fois ».

La jeune femme se défend le mieux qu’elle peut contre une solitude sans fin – son mari est en prison depuis onze ans – et contre un certain enlisement. Elle porte un regard critique sur ce qui l’entoure, particulièrement sur le régime politique en place. C’est un régime qu’elle juge corrompu dans lequel les Alaouites  (la famille Assad est Alaouite) peuvent tout se permettre « parce qu’ils appartiennent au groupe qui détient le pouvoir »et qu’ils « se sont vraiment enrichis ». Mais « autrefois la plupart des Alaouites étaient pauvres… ils travaillaient la terre… de riches seigneurs sunnites, leurs filles partaient pour Latakieh, Homs, Hama et Damas pour devenir les domestiques de Sunnites aisés ».

Côté intellectuel et culturel, la censure, l’auto-censure et la crainte dominent car « le gouvernement ne veut pas que les intellectuels se rencontrent ». En ce domaine la corruption règne également et « tout le monde sait qu’il n’est pas difficile d’y décrocher un titre ».

En un mot comme en cent, Lieve Joris nous fait l’autopsie d’une dictature, cruelle et stupide, comme toutes les dictatures.  Après la mort de son père, Bachar al Assad a repris les rênes et s’obstine encore aujourd’hui, dans conditions inacceptables et  répréhensibles, à gouverner et refuser toute démocratisation. Nous sommes les spectateurs lointains et impuissants d’un régime construit sur la sauvagerie. « Homo homini lupus » à dit Hobbes.

Dimanche 16 Octobre 2011

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