Le Sabbat
de Maurice Sachs – 1939

Poche n°3201 – 1960 – 318 pages

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Je ne vous raconterai pas en détail la vie de Maurice Sachs. Il se décrit lui-même comme un raté, un mauvais garçon bourré de défauts. Il se critique, se flagelle et en rajoute. En fait, le Sabbat est un livre très intéressant, écrit avec brio. Il évoque une époque qui va des débuts du 20ème siècle jusqu’à 1939, période dont Maurice Sachs  est l’un des grands témoins.

Au long de 40 chapitres il nous brosse avec talent et brio le tableau de la société intellectuelle, artistique et mondaine du Paris de l’époque.

Un important chapitre est consacré à ce haut lieu que fut, en son temps, Le Bœuf sur le Toit sis  au 28, rue Boissy-d’Anglas. Cette «Boîte», fondée en 1921 par Louis Moysès, avait ainsi été baptisée d’après un ballet pantomime créé par Cocteau sur une partition de Darius Milhaud et des décors de Raoul Dufy.
Rendez-vous de l’intelligentsia parisienne on y vit Picasso, Radiguet, Cocteau, Milhaud, Fargue, Auric, Poulenc, Honegger, Sauget, Satie, Jean Hugo, Breton, Aragon et bien d’autres encore. « Les hommes du monde venaient en habit, les peintres en chandail. Il y avait des femmes en tailleur et d’autres couvertes de perles et diamants.» De jeunes inconnus étaient «là, juchés sur les tabourets de bar comme au spectacle». Sachs se souvient que «nous ne nous rassasions jamais de regarder ces hommes qui nous semblaient aussi glorieux que les plus grands…».

Tandis que «La Rotonde à Montparnasse devenait le lieu célèbre où le cubisme, que ses peintres avaient découvert à Montmartre, allait être découvert par le public.» car c’est à « Montparnasse où étaient descendus les héros bohèmes de la Butte : Picasso, Matisse, Derain, Utrillo, Max Jacob, Kisling, Reverdy, Carco, Braque et Marcoussis… ».

Suivront une série de portraits dressés avec acuité et finesse. Ce sont les rencontres personnelles de l’auteur.

Le premier d’entre ces portraits est celui de Jean Cocteau, l’ami admiré au point que « quand nous quittâmes ce magicien, je savais à n’en pas douter que je n’allais plus vivre que pour lui. ». Maurice Sachs lui reconnaît «une certaine langueur orientale. C’est d’ailleurs le fond de son charme qu’un mélange bien dosé d’esprit très français et d’exotisme latent »

Autre rencontre importante dans la vie de ce juif tourmenté : le couple Maritain, Jacques et Raïssa, «venus au monde avec des vertus innées». Entraîné dans le tourbillon de leur foi catholique passionnée et exemplaire, Maurice Sachs va se convertir et même entrer au petit Séminaire avant de renoncer et retourner vers la religion de ses pères. Par la suite  l’écrivain trouvera que Jacques et Raïssa Maritain étaient naïfs et « s’encombrèrent d’un nombre étourdissant d’admirations assez légèrement accordées, par quoi l’on tombait curieusement à Meudon dans les mêmes engouements qu’au Bœuf sur le Toit et sans plus de mesure ».

Ensuite ce sera l’affectueux portrait du poète « toujours accidentel, extraordinairement cosmique, bonhomme inexprimable, inexpressible » : Max Jacob (1876-1944). Le génial Max Jacob a su tendre la main à Sachs désespéré.
La relecture des poèmes de Max Jacob m’a laissée pantoise.

Portrait, également, d’André Gide, ce grand bourgeois complexe et indéchiffrable, ce «grand exemple» qui durant plus d’un demi siècle a fasciné ses lecteurs. Gide au «visage volontaire…qu’aucune passion épaississante n’alourdit, et curieuse réunion de l’homme de la terre, de l’homme d’études et de l’homme raffiné.
Et cette langue si pure, si parfaite qu’elle me rappelle souvent celle de Chateaubriand, comme je l’ai aimée !

Plus loin, Maurice Sachs évoque  Chanel et donne quelques coups de griffes acérées à cette inconstante car «elle est de ces personnages dont l’argent gâte un peu le cœur en leur faisant oublier qu’on peut s’attacher à elles pour elles-mêmes, et peut-être détester leur fortune».

Enfin, un dernier portrait charmant de «la petite, mince, vive enjouée [Madeleine Castaing], l’oeil noir et le teint clair…»
«Attrayante, fine, partiale, riante, coquette, désordonnée, opiniâtre, elle avait une sorte de génie créateur pour tout ce qui touchait aux maisons».
Elle avait un mari, Marcellin Castaing, dont elle était follement amoureuse et qui était le centre de son univers. Par la suite, Madeleine Castaing sera la célèbre décoratrice du quartier Saint-Germain, internationalement reconnue, peinte par Soutine et souvent photographiée par François-Marie Banier. Elle sera, également, l’un des personnages du «Bal du Siècle», série documentaire consacrée à un certains membres de la Café Society.

Je vous ai parlé de quelques un des acteurs de ce Sabbat. Je les ai choisi parmi d’autres non moins intéressants. C’est la raison pour laquelle je vous invite à rechercher dans les bibliothèques ou sur les sites de livres d’occasion (www.livrenpoche.com) ce passionnant témoignage d’un temps révolu. 

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