Le bal du Comte d’Orgel
Raymond Radiguet – 1924 – Editions Bernard Grasset

Actuellement disponible dans différentes éditions de poche

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 Le comte Etienne de Beaumont vu par le photographe  Alfred de Meyer

Sans démentir l’analyse communément admise de ce livre, je souhaiterais vous proposer un autre angle de vue.

L’optique classique de ce roman nous montre que  Radiguet « revenait à l’analyse psychologique des sentiments normaux, qu’il voulait exacte et dépouillée, à la manière de la Princesse de Clèves, prise pour modèle ». (Gustave Lanson)

En effet, Le bal du Comte d’Orgel en est une version moderne.

Il n’y a pas d’action réelle, il n’y a que des sentiments en action.

L’héroïne,  Mahaut d’Orgel, lutte contre la passion qui l’entraîne vers François de Séryeuse, jusqu’à tout avouer à son mari.

Il s’agit d’un amour chaste ou le moindre geste est une aventure ; un amour platonique et pur. Et « dans ces rapports entre trois personnages, on sentira que tout se déroule sur un mode élevé dont on a peu l’habitude ».

Je vous propose une analyse légèrement différente : nous nous trouvons, en réalité, face à un couple de la « café society » de l’entre-deux guerres. Le comte Etienne de Beaumont (1883-1956), ami de Cocteau, qui lui présenta Raymond Radiguet, servit de modèle au personnage de Anne, comte d’Orgel. Etienne de Beaumont fut une célèbre locomotive de la vie parisienne, connu pour les nombreux bals somptueux qu’il donna dans son hôtel particulier, l’Hôtel Masseran, sis au 11 rue Masseran dans le 7ème arrondissement de Paris.

Mahaut, plus jeune que son mari, paraît s’ennuyer, la fortune et l’inaction créant un sentiment de vacuité dont la jeune femme n’a sans doute pas conscience.

Les membres de la « café society » toujours en quête de divertissements vont danser et s’encanailler dans les ginguettes du Plessis-Robinson ou dans son château alors transformé en dancing car « c’est en ces époques troublées que la légèreté, le dévergondage même se comprennent le mieux ».

C’est également une époque où cette classe aisée et futile organise de grands bals dont le dernier et le plus célèbre sera « le bal du siècle » offert par Charles de Bestégui en 1951.

Dans de telles situations, l’amour – même platonique – peut faire partie de ces « dévergondages ». En d’autres temps on aurait nommé cela du doux nom de « marivaudage ».

Le comte, ayant appris les sentiments que Mahaut nourrissait à l’égard de François de Séryeuse, admit « qu’il allait peut-être avoir mal. » et considéra cet aveu comme « une inconvenance qui tirait sa gravité d’avoir été publiée ».

On se trouve toujours dans cette légèreté d’être caractéristique de cette riche aristocratie.

Tant et si bien que le comte d’Orgel se refusant à annuler le bal prévu tient absolument à ce que François y assiste. Ce qui compte pour lui c’est de sauver les apparences car ce bal était un « devoir d’une frivolité grandiose » auquel il ne pouvait se soustraire.

Peu lui importait les attentes de sa femme et la distance qui s’installait entre eux. La fêlure. Le bal aurait lieu.

Vu sous cet angle, tout ceci reste bien terre-à-terre, n’est-ce pas ?

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