Les ghettos du Gotha
Au cœur de la grande bourgeoisie

De Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot
Collection « Points » enquête – 2007 – 338 pages – 7euros

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La Mairie de Neuilly-sur-Seine

A priori ce genre de livre ne fait pas partie de mes lectures, la grande bourgeoisie, l’aristocratie et leurs dérives ne m’intéressant pas. Néanmoins, je l’ai lu et cette enquête m’a passionnée et éclairée sur nombre de points jusqu’ici restés obscurs.

Michel Poinçon et sa femme furent durant près de quarante ans chercheurs au CNRS où ils ont créé et dirigé le laboratoire  « Cultures et Sociétés Urbaines ».

Ils nous apprennent comment la classe dominante vit en autarcie en se cooptant. L’apprentissage se fait dès le plus jeune âge. Et si les mariages arrangés n’existent officiellement plus, les « rallyes » remplissent une fonction similaire en favorisant des mariages endogames de bon aloi.

Les Pinçon démontrent ensuite comment l’espace est l’une des données fondamentales dans le système de la haute bourgeoisie et comment les riches protègent leurs lieux d’habitation et de villégiature. L’espace est un élément de richesse et sa protection en est le corollaire. Cette protection concerne particulièrement les arrondissements élégants de Paris ou les quartiers chics des autres grandes villes françaises. Ils étudient tout spécialement la ville de Neuilly, chère à Monsieur Sarkozy qui en fut pendant près de vingt ans le maire et qui a, sans trêve, œuvré pour protéger au maximum ses habitants riches et célèbres…

Et je vous laisse le plaisir de découvrir les privilèges accordés aux châtelains et propriétaires de chasses.

Les moins riches : petits bourgeois et autres, eux, ont peu d’espace et même pas d’espace du tout ; les petits revenus et les pauvres ne trouvent pas à se loger à des prix acceptables, les gens modestes sont repoussés toujours plus loin de Paris intra muros pour que la bourgeoisie puisse s’offrir un habitat spacieux, aéré et bien situé. Il en va de même en province.

Par ailleurs, ce livre explique clairement le système des réseaux : clubs (golf, équitation), cercles et associations (chasse, protection du patrimoine etc…). Certes, toute notre société fonctionne sur divers systèmes d’entraide relationnelle, mais là nous touchons à un modèle exclusif, sophistiqué et rodé souvent depuis des décennies, inaccessible au vulgum pecus, la troupe des sans-grade. Il est question de lieux privés, fermés, dissimulés au regard des autres et donc interdits où la cooptation bat son plein. Président d’un conseil d’administration aujourd’hui, ministre demain, ambassadeur après-demain. C’est une roue qui entraîne toujours les mêmes. Il suffit simplement d’être de ce milieu-là, « d’en être ».

En lisant ce livre qui me semble plus que jamais d’actualité, j’ai vraiment compris comment et par qui nous sommes manipulés et dirigés. Bien sûr, je ne suis ni naïve ni ignorante, mais c’est encore mieux quand ce sont des scientifiques qui décortiquent le système. Et si vous, vous avez encore la moindre naïveté, la moindre crédulité alors lisez ce pamphlet.

Cette enquête donne vraiment à réfléchir.
Je veux bien croire que les grands bourgeois sont riches et heureux  – dans les limites de l’humaine condition – mais ils le sont au prix d’une compétition permanente, d’une course effrénée et d’un contrôle permanent.

Mon intime conviction est que nous devons être heureux d’être à mille lieux de cette société avec ses rituels contraignants, avec sa théâtralité quotidienne. La liberté et les bonheurs simples sont des biens précieux, rarement accessibles à ces individus formatés.

Nota Bene : Le 9 décembre prochain ce couple de chercheurs va faire paraître une nouvelle enquête aux éditions La Découverte intitulée : « Le Président des riches » dont vous pouvez d’ores et déjà lire les bonnes feuilles sur le site du journal en ligne : Rue89, rubrique Eco89. Croyez-moi, l’analyse du bouclier fiscal et autres faveurs est passionnante et voire sidérante.

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