Au Kunsthaus de Zürich : La collection Bührle

Van Gogh, Cézanne, Monet

Du 12 Février au 16 Mai 2010

 

Si vous en avez la possibilité, courrez admirer cette incomparable exposition : celle des 150 tableaux et sculptures collectionnés par Emil Georg Bührle.

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Emil G. Bührle, né en 1890 dans le Grand Duché de Bade, étudia la littérature et l’histoire de l’art dont il sera diplômé. Dès 1913, il découvre les impressionnistes dont il demeurera, toute sa vie, un grand admirateur et un collectionneur averti.

En épousant en 1920 la fille d’un banquier oeuvrant surtout dans l’industrie de l’armement, Emil Bührle entre lui aussi dans cette activité rémunératrice puisque les guerres ne cessent jamais vraiment.

Devenu citoyen suisse en 1937, Emil Bührle se considère suffisamment riche pour collectionner à grande échelle, ce que la Seconde Guerre mondiale va lui permettre. En effet entre 1939 et 1945 il acquiert dans une galerie renommée de Lucerne une centaine de tableaux dont treize appartiennent à des familles juives spoliées. Suite à des procès il devra restituer ces œuvres qu’il rachètera, pour partie, ultérieurement à leurs propriétaires.

Emil Bührle poursuivra avec discernement sa collection, offrant aussi au Kunsthaus une aile portant son nom, deux Nymphéas de Monet et la Porte de l’Enfer de Rodin.

Il décède en 1956 à l’âge de 66 ans, laissant à ses héritiers une immense fortune ainsi qu’une splendide collection constituée dans la lignée de celle d’Oskar Reinhart à Winterthur.

Les descendants Bührle font alors fructifier tant l’héritage industriel qu’artistique. La famille détient à ce jour 75% du capital de la holding familiale IHAG, elle règne en outre sur la banque privée IHAG Zürich, sur 30% du constructeur aéronautique Pilatus et sur d’importants biens immobiliers dont deux hôtels : le Storchen de Zürich et le Castello del Sole à Ascona (Tessin).

 L’historique étant fait, je vais maintenant vous parler des toiles que j’ai particulièrement aimées. La qualité des tableaux présentés est telle que tout est admirable. Le choix en est d’autant plus difficile.
Mais, j’ai malgré tout eu des coups de cœur.

Ma préférée est une oeuvre de Paul Signac (1863-1935) intitulée Les modistes, 1885, acquis en 1954. C’est une merveille pointilliste/néo-impressionniste. Le divisionnisme de la couleur est remarquable dans le traitement du visage de la modiste chapeautée ainsi que dans celui de la moquette. En se séparant de l’impressionnisme pur, il peint un tableau novateur. Alors âgé de 23 ans, Paul Signac présenta cette oeuvre à l’Exposition des Impressionnistes de 1886.
J’ai été séduite par la perfection de la composition.

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 Autre tableau extraordinaire : le portrait impressionniste dit de « La petite Irène » (10 ans), nommé par les connaisseurs « La petite fille au ruban bleu », peint par Auguste Renoir en 1880. Irène Cahen d’Anvers était la fille d’un banquier parisien, l’un des fondateurs de la banque Paribas. Ce tableau commandé à Auguste Renoir fut relégué dans les communs de l’hôtel d’Anvers tant il avait déplu. Le commanditaire et Renoir se séparèrent fort mécontents l’un de l’autre. Mais la famille finit par remettre la somme de 1.500.- francs au peintre.

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A 19 ans, Irène épousa le comte Moïse de Camondo dont la demeure dans la Plaine Monceau est devenue l’un des célèbres musées parisiens. Elle divorça en 1901 afin d’épouser le comte italien Charles Sampieri. Emil Bührle a racheté le portrait en 1949, directement à la comtesse Irène Sampieri. Entre-temps, ce tableau avait appartenu à Goering…

Renoir avait appris la peinture sur porcelaine et sur ce tableau on en perçoit la technique et le choix des bleus. Par ailleurs, le regard rêveur et profond de la petite fille laisse imaginer les secrets d’une enfant sage. Irène Cahen d’Anvers-Sampieri a toujours détesté ce tableau pourtant merveilleux.
Pourquoi ?

Mon troisième coup de cœur est allé au tableau d’Edouard Manet (1832-1883) intitulé « Un coin de jardin à Bellevue » 1880, acquis en 1951. Cette maison se situe Sentier des Pierres Blanches à Meudon où Manet déjà très malade va séjourner quelques temps. Ce tableau a été réalisé trois ans avant la mort du peintre. La maison existe toujours.

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Il s’agit d’ une peinture impressionniste faite en extérieur dans laquelle une lumière venue du bas semble éclairer la façade de la maison. Peut-être est-ce le reflet d’un bassin ou d’une petite mare ? L’arrosoir et le râteau conduisent le regard vers la jeune fille assise dans l’herbe, lisant un livre. Des touches de rouge mettent en valeur la foisonnante verdure environnante.

Mon quatrième tableau aimé est l’œuvre de Camille Pissarro (1830-1903) qui se nomme « Route de Versailles, Louveciennes  » ou encore « La conversation », 1870, acquis en 1953.
Le tableau semble se diviser en deux parties. Dans la partie gauche, la femme en sombre est en conversation avec sa voisine. Cette proximité laisse supposer  une certaine intimité.
Que se disent-elles ?
Le jardin est fourni et la couleur soutenue. Nous sommes encore dans le style conventionnel de l’époque.

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La partie droite est différente et semble marquer l’apparition de l’impressionnisme chez Pissarro. Les tons y sont clairs, pastel et  lumineux. La première petite maison à droite est l’endroit où le peintre entrepose ses toiles. Et nous voyons de dos, sa future femme et leur petite fille.

 Enfin, mon dernier enchantement est le tableau de Renoir dit « Chapeaux d’été », 1893, aussi nommé « les deux fillettes » ou « Le chapeau épinglé », acquis en 1953. Ces enfants sont la fille du peintre Berthe Morisot et sa cousine.

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Il appartient à la « période nacrée » qui apporte souplesse, fluidité et transparence aux œuvres du peintre cinquantenaire.
Renoir « s’est aperçu en effet,  à cette époque, que ses œuvres de jeunesse se craquelaient et que les tons s’altéraient. Il surveilla donc ses mélanges qu’il réduisit, comme Rubens, au minimum et se contenta d’une couche mince et unique » (André Lhote).

J’aime la gaîté et la vitalité qui se dégagent de cette œuvre. Les couleurs claires, le bouquet de fleurs, le sourire de l’enfant : la jeunesse imprime sa marque éternelle.

Ce serait leur faire offense que de ne pas évoquer Guardi, Canaletto, Picasso, Braque, Chagall, les Flamands, Gauguin, Sisley, Vlaminck, Van Gogh et encore bien d’autres.  

J’espère vous avoir donné envie de voir cette exposition extraordinaire. La précédente exposition partielle de la collection Bührle remonte à 1958 et il faudra attendre 2015 pour que la totalité intègre définitivement ses propres locaux dans le Kunsthaus agrandi par David Chiperfield.

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