Qui se souvient des Hommes… de Jean Raspail – 1986
Prix du Livre Inter 1987

J’ai lu n° 2344 – ISBN 9782277223443

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Carte: source Wikipedia

Qui se souvient encore des Kaweskars – « les Hommes » – ou Alakalufs – « Donne, donne », les deux noms de ce même peuple qui, passé le Détroit de Bering dans la nuit des temps, fut repoussé jusqu’en Terre de Feu. Fuégiens ils sont devenus par la force de l’Histoire.

Ils furent quelques milliers à vivre, en petits clans, durant quelques milliers d’années, sans jamais évoluer. Ils étaient seuls dans un monde apocalyptique.
« Ayayema », l’esprit du mal, l’angoisse faisait partie de leur langage quotidien ; le mot bonheur n’existait pas.

Nus, ils s’enduisaient de plusieurs couches de graisse de phoque pour se protéger des multiples intempéries de cette invivable partie du monde. Les peaux leur servaient de couverture et d’abri.

Ils se nourrissaient de la chair crue des phoques tués et de celle des baleines échouées. De grosses moules ainsi que des coquillages complétaient leur alimentation.

Le feu entretenu et gardé avec soin ne servait pas à cuire les aliments, ou très peu. Il servait à se chauffer à condition que les Hommes aient pu trouver du bois, trempé à l’extérieur mais sec à l’intérieur, toute une connaissance empirique précieuse.

Les premiers témoignages de navigateurs et voyageurs nous parlent d’eux sans bienveillance ni indulgence.

Ainsi en est-il du célèbre Darwin :
« Quant on voit ces hommes et ces femmes le visage hideux, la peau sale et graisseuse, les cheveux mêlés, la voix discordante et les gestes violents, c’est à peine s’il faut croire que ce sont des créatures humaines, des habitants du même monde que le nôtre… ».

Qu’espérait-il donc trouver dans ces mers hostiles qui rongent des côtes balayées par les vents, le grésil, la pluie et la neige.
C’est déjà un miracle que ce peuple ait survécu tant de millénaires. Fallait-il qu’il fût quand même doué !

Il faudra attendre 1940 pour qu’une loi dite de « Protection des Indiens » soit promulguée par le gouvernement Chilien, que l’ethnologue José Emperaire se penche, en 1947, sur le cas des Alakalufs et que le monde prenne enfin conscience de son mépris et de son erreur.

Mais il était trop tard…
En 1971, un recensement a dénombré 47 Alakalufs vivants. Depuis cette date personne ne les a plus revus et aucun recensement n’a été fait.
Cette ethnie a disparu partiellement ou bien s’est fondue dans la masse des chiliens pauvres et abandonnés habitant Puerto Edén.

Qui se souviendra des Hommes ? Moi.

Je garderai longtemps au cœur la rage que j’ai éprouvée en lisant ce formidable roman, également oublié.
Colère face au sort qui fut réservé à ces innocents,
Colère face à la bêtise humaine faite de suffisance et d’incompréhension.

Non, je n’oublierai plus les Kaweskars. Ils auront toujours une place au chapitre respect et liberté de mon âme.

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Le 21 Juin 2009, Georges Pernoud, dans son émission Thalassa intitulée « Aventures dans le Grand Sud » nous a montré quelques rares images de Kaweskars ; ce sont des documents d’archives émouvants. Et l’une des dernières Alakalufs encore en vie s’est exprimée dans sa langue d’origine, langage qui va bientôt disparaître. D’ailleurs, cette femme était probablement une métis car il semble qu’il n’y ait plus de Kaweskars de sang non mêlé.
Je suppose qu’il est possible de se procurer le DVD de l’émission. Elle était passionnante.

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Dans un passage de ses mémoires Francisco COLOANE se place, tout comme Jean Raspail, du côté des peuples des origines : « Au delà des balles et du poison, les Alakaluf ou Kaweshkar, tout comme les Yamana ou Yaghan, ont été exterminés, presque complètement, au moyen de poisons plus subtils que l’alccol ou le simple contact avec la « civilisation ». C’étaient des êtres viginaux, non contaminés, pas au sens abstrait ou spirituel, mais au sens très concret et matériel des micro-organismes. Ils manquaient de défense face aux bacilles et virus avec lesquels coexiste l’homme occidental. Ils furent ainsi décimés par de simples rhumes, qui leur étaient mortels et par des maladies endémiques comme la tuberculose et les maladies vénériennes. Un seul baiser pouvait suffire à leur transmettre la mort… » (Francisco Coloane : Los pasos del hombre).

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ICRA International (cf. liens) signale un article paru dans Courrier International indiquant que 130 ans après leur décès, cinq Kaweshkar exhibés dans les zoos européens, venaient de regagner leur sol natal  (12 Février 2010) où ils ont été inhumés lors d’une  discrète cérémonie à Puerto Eden. Ils ont été rapatriés de Suisse.

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