Les Hauts Plateaux – Lieve Joris
Actes Sud/Aventure – 2009 – 133 pages

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Je ne sais pas si vous connaissez bien la République Démocratique du Congo – RDC – mais en ce qui me concerne, jusqu’à la lecture de ce livre, mes connaissances étaient aussi minces que du papier à cigarettes.

Dès les premiers mots j’ai compris que ce ne serait pas un livre théorique, empli à ras bord de bonnes intentions ou de jugements contestables.

« Un matin, je vis André, le boy de la paroisse de Minembwe, partir avec un poulet sous son bras droit… il traverserait des collines, des vallées et des marécages, franchirait des petites rivières et prendrait des sentiers de forêts – quatre vingt dix kilomètres à vol d’oiseau. Tout ce temps, le poulet l’accompagnerait. ».

Ainsi donc nous sommes dans le vif du sujet : la vie quotidienne que Lieve Joris – grande voyageuse belge – va partager durant cinq semaines avec les Banyamulenge de l’est de la RDC.

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http://kivuexpress.blogspot.com/2007/10/sur-les-hauts-plateaux.com

Entre Minembwe et Uvira sur les rives du Lac Tanganyica, elle va parcourir plus d’une centaine de kilomètres, dormir dans les cases, manger et avoir froid, rire et craindre, monter et descendre avec des porteurs, avec des Banyamulenge.

Littéralement ce mot signifie «ceux qui viennent de Mulenge» (une montagne de l’Itombwe au milieu des forêts de l’est congolais). Les Banyamulenge sont un groupe rwandophone, souvent qualifiés de Tutsi. Et là encore, l’auteure nous conduit au cœur des choses : comment vivre en RDC lorsque l’on est Tutsi ayant réussi à fuir les Hutus lors du terrible génocide qui débuta officiellement en 1994.

Le voyage de Lieve Joris est une suite de portraits émouvants comme celui du porteur qui lui chuchota :
«- vous devez m’emmener en Amérique…
« -Qu’est-ce que tu voudrais y faire ?
« -aller à l’école !
« -Et qui paiera ?
« -Je dirai que je suis orphelin… »

ou du marchand qui voulait être « caricaturisé », c’est-à-dire photographié.

Et comment voyager lorsque l’on est une femme blanche sans enfants ?
« Ici, une femme sans enfants n’a pas le droit à la parole. Les gens pensent : Que pourrait-elle nous apprendre si elle n’a même pas de progéniture ? Pourquoi lui confierions-nous quelque chose ? Elle racontera sûrement des mensonges. Ses paroles n’ont pas de valeur, elles sont condamnées à disparaître

Aussi, pour les besoins d’une communication plus proche, plus réelle, Lieve Joris s’est-elle inventé deux enfants – un garçon et une fille. Aurait pu mieux faire selon ses amis Banyamulenge ; mais suffisant pour poursuivre un périple à travers une société dans laquelle les hommes ont des enfants jusqu’à un âge avancé.

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Sources : idem photo précédente (Kivuexpress)

Et, quand la confiance s’est installée, les questions les plus diverses fusent : « Les gens en Belgique et aux Pays-Bas habitaient-ils dans des cases avec des toits de chaume ?

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Sources : idem photo n°1 (Kivuexpress)

Combien de têtes un homme possédait-il généralement ? Des bons amis s’offraient-ils parfois une vache ? Mes compatriotes partaient-ils en transhumance pendant la saison sèche ? Combien de vaches payaient-ils en dot ?… ».

Ces questions vous paraissent-elles absurdes ? Elles ne me semblent pas plus surprenantes que celles que souvent nous posons.

Après ce long périple dont la dernière partie fut difficile ; après avoir rencontré les Mayi Mayi, ces terribles enfants miliciens aux fusils rouillés, Lieve Joris arriva enfin à Uvira, fatiguée et fauchée.

Vous dire que j’ai aimé ce récit est un faible terme. J’ai senti battre le cœur des banyamulenge et j’ai, moi aussi, partagé leur vie… le temps du livre.

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