En canot sur les chemins d’eau du Roi
de Jean Raspail – 2005 – Poche n° 31154
337 pages

Voici un bien curieux livre. Mon rapport à ce récit d’une aventure en canot du Canada au delta du Mississipi dans les années 50 est ambigu. Je m’en explique.

Pour cela, il faut remonter à la genèse de ce livre. Jean Raspail est un vieux routier de plus de quatre-vingts ans qui a retrouvé dans ses papiers un carnet de voyages. Au cours du périple qu’il a accompli en 1949 avec trois de ses camarades, il a pris des notes. Et soixante ans après il en fait un livre…
Personnellement, je trouve que cela pose le problème de la mémoire et de la distanciation.

Nos quatre jeunes gens, scouts de France âgés de 22 ans, ont emporté leurs tenues qu’ils ont revêtues chaque fois qu’ils ont été reçus chemin faisant. Drapeau français à l’appui. Ils ont donc, dès le départ, donné un signal et un sens précis à leur expédition.

Partis sur les traces des canotiers, l’équipe Marquette a canoté depuis Québec jusqu’aux Grands Lacs, puis a descendu le Mississipi jusqu’à la Nouvelle-Orléans .

« Notre équipe portait le nom de Marquette, une Robe noire [un jésuite], natif de Laon, en Picardie, qui parti de Trois-Rivières en 1673, en compagnie de l’explorateur Louis Joliet, découvrit le Mississipi… » : le Messachébé des indiens autochtones, mot signifiant « la Grande Eau » ou « le Père des Eaux ».

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Le père Jacques Marquette – source Wikipédia

Jean Raspail est un royaliste légitimiste dont les idées et les croyances donnent une orientation certaine au livre. A vous de savoir si cela vous dérange ou non.

Personnellement j’ai trouvé que le récit manquait, à bien des égards, de distance. Cela ne m’a pas empêché de lui trouver maints côtés intéressants.

Il m’a fait découvrir un pan de l’Histoire américaine et de l’Histoire de France que je ne connaissais pas du tout : la tentative de coloniser les territoires amérindiens et de les évangéliser au nom du Roi de France. Face aux Anglais qui poursuivaient les mêmes buts.

Il est souvent question des religieux qui oeuvraient au nom du roi Louis XIV et du Père Marquette dont la relation sert de bible à nos voyageurs. Ce célèbre jésuite donna son nom à un comté américain, au bord du Lac Michigan ; dans son merveilleux roman « De Marquette à Veracruz », Jim Harrison prend fait et cause pour les forêts de ce comté coupées à blanc.

Les jeunes gens ont suivi le trajet des équipes de canotiers qui montaient et descendaient les fleuves, les rivières, les Grands Lacs et le Mississipi pour faire du commerce au long des rives.

Nous apprenons ainsi quel fut ce dur labeur, souvent accompagné de portages pour pouvoir passer de mortels rapides qui, de nos jours, sont souvent domptés ou barrés.

Nos héros retrouvent d’anciennes pistes, vivent dans des paysages magnifiques et sauvages où les animaux, encore rois dans les années 50, viennent rendre visite à leurs fragiles campements. Aucune agressivité de part ou d’autre.

Ce qui me plaît le plus dans ce livre d’aventures c’est l’éternel respect que Jean Raspail porte aux autochtones. Ce qui m’avait séduit dans Qui se souvient des Hommes, me séduit encore à la lecture de ce livre. Qu’il s’agisse des Alakalufs, des Algonquins, des Miamis, des Kiskakons, des Illinois ou autres, qu’ils soient autochtones du grand Nord ou du grand Sud, on sent l’affection que l’auteur porte à tous ces peuples trompés, spoliés, détruits et finalement anéantis.

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Source Wikipédia
Et de nos jours, il ne faut pas être surpris si « [les Indiens] abhorrent les ethnologues, les professeurs, les journalistes, les écrivains et tous ceux qui tentent de forcer l’entrée de leur mémoire outragée. Etre considérés comme des sujets d’enquête ou d’études, ou plus simplement comme des bêtes curieuses les révulse… »marquette3.jpgsource Wikipédia

En fin de compte, quelles que soient les ambiguïtés de ce récit, je vous conseille de le lire. Voici un livre qui a de la personnalité. Appréciable par les temps qui courent, n’est-ce pas ?!

Et comme il faut savoir faire la part des choses et séparer le bon grain de l’ivraie,
A vous de la faire.

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