Terre de Feu de Francisco Coloane – 1963 – Edition Phébus 2009 – 171 pages

 

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Connaissez-vous Francisco Coloane (1910-2002) ?

Jusqu’à un récent article d’André Clavel paru dans le journal suisse Le Temps, j’ignorais jusqu’à son existence.

Mais, depuis, je me suis rattrapée en lisant ce génial conteur.

Les éditions Phébus ont réuni en un seul volume trois de ses écrits : Tierra del Fuego (Terre de Feu), Cap Horn et Le Golfe des Peines.

Francisco Coloane est né en 1910 à Quemchi, petit port de pêche sur la grande île des Chiloé, dans le sud du Chili. Son père avait été chasseur de baleines et capitaine d’un remorqueur. Au cours de son existence, Francisco Coloane exercera bien des métiers : gardien puis tondeur de moutons, explorateur, chasseur de cachalots et autres éléphants de mer, capitaine d’un petit navire et, bien sûr, écrivain…

Au cours de sa longue et passionnante existence, il a croisé des ouvriers agricoles, des cavaliers solitaires, des marins et des hommes en perdition.

Il a pris fait et cause pour les alakaluf, les Tehuelche et les Ona spoliés de leurs terres.

Mais il a aussi été l’ennemi juré de Pinochet et l’ami fidèle de Pablo Neruda dont il a fait l’éloge funèbre sous la menace des mitraillettes du dictateur.

En 1920 son oncle l’ayant invité à visiter la Patagonie, il aimera cette terre et en fera le théâtre privilégié de ses nouvelles.

Sa première œuvre parue en 1941 s’intitule Le dernier mousse de la Baquedano. Le livre eut un immense succès et reste une référence dans la littérature chilienne. Au cours de sa vie, Francisco Coloane écrivit sept livres qui eurent tous la faveur du public et le consacrèrent comme meilleur écrivain chilien.

«Les hommes australs que j’avais connus autrefois étaient en général des individus peu causants, d’aspects rébarbatifs, et c’était seulement après avoir gratté minutieusement la cuirasse de leur personnalité qu’apparaissaient les natures communicatives. Je me souviens particulièrement de l’un d’eux. Un homme très grand et corpulent, chevelure rebelle et barbe blanche qui, après avoir été péon [ouvrier agricole] d’estancia, châtreur de moutons, contremaître puis marin sur le bateau-école Bequedano et enfin baleinier, a fait une pause dans ses courses sur les mers australes pour devenir le plus grand écrivain du Chili… » (Luis Sepulveda)

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Tierra del Fuego (Terre de Feu) est une suite de 9 nouvelles époustouflantes. La Terre de Feu est un lieu d’échouage. Des hommes de toutes nationalités, caractères solitaires et sauvages viennent butter contre les flots en furie des mers australes.terredefeu4.jpg

« Ce sont des êtres frustres et silencieux, sans attaches, sans avenir, sans illusions, Ils ont l’âme délavée par la bourlingue, l’haleine poisseuse, la cervelle remplie de chimères cabossées. Et ils sont inoubliables. » (André Clavel – Nouvelles de Patagonie – article du 25 juillet 2009 – Le temps).

Il y a Julio Popper, le chercheur d’or roumain, qui s’auto proclama dans les années 1880 «roi du Paramo» (Bruce Chatwin évoquera son épopée dans «En Patagonie»). Il y a le chilote Bernardo Otey qui, lors du soulèvement ouvrier de Santa Cruz, sacrifie sa vie pour sauver ses compagnons. Et puis, la plus belle des nouvelles racontant qu’ « il arrive qu’une bourrasque vengeresse se rue sur les eaux, soulevant des vagues terrifiantes… [et que] C’est l’une des ces terribles dépressions qui détruisit impitoyablement ce qui avait fleuri à bord de la Huamblin » : l’amour du rude marin Villegas pour un petit agneau. Belle et cruelle nouvelle.

Que dire encore de Vladimir, le colosse yougoslave qui humilie implacablement le jeune Esteban qui a osé toucher les seins de sa femme ?

Dans toutes ces nouvelles, la nature semble forger des caractères pourtant déjà forts. Les paysages sont évoqués avec une telle puissance que le lecteur les voit comme si il était là-bas, à la pointe extrême du Chili. Francisco Coloane transfert sa puissance morale et physique dans ses écrits.

Fascinantes et envoûtantes nouvelles du bout du monde.

Ce grand écrivain chilien a apporté son affection et son soutien aux peuples autochtonesalakaluf4.jpg dont il fit l’éloge dans son discours d’intronisation à la Academia Chilena de Lengua en 1980.
«Nul ne sait précisément d’où vinrent ces hommes. Après avoir traversé les eaux désertes et tourmentées du Pacifique Sud, ils furent probablement les premiers êtres humains qui foulèrent ce paradis protégé par les murailles andines et par la mer. Distincts des autres aborigènes qui peuplent les régions magellanes, ils reçurent des Yaghan de la Terre de Feu l’étrange nom d’hommes de l’ouest avec des couteaux en coquillages, ce qui est la signification du mot alakaluf. Puis un jour, l’homme blanc fit son apparition sur ces rivages vierges, introduisant l’alcool et la syphilis, bouleversant l’existence des Alakaluf, qui s’obstinèrent néanmoins à conserver la coutume de trancher le cordon ombilical du nouveau-né avec un coquillage… » (Cap sur Puerto Eden, Page 129).

L’inconséquence des blancs : du déjà vu, du déjà lu.

(A lire : « Qui se souvient des Hommes… » de Jean Raspail)

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