Voyages en Alaska
de John Muir – Petite bibliothèque Payot/Voyageurs 1995 - n° P235 – 339 pages

Voici un long poème en prose de près de 300 pages.

aubordduglacierjpg.jpg
Au bord du glacier- Photo de Pierre – Blog « le sillage de Ke’a »
http:// yachtkea.over-blog.com

Une ode romantique et néanmoins pragmatique qui décrit par le détail les paysages grandioses de l’Alaska et tout particulièrement ses glaciers.

muirglacierresize.jpgMuir glacier

Ces immenses glaciers qui ont tant fondu depuis ces trois voyages – 1879-1880-1890 – et dont l’eau risque de faire défaut aux hommes d’ici peu.

John Muir apparaît comme un marcheur infatigable, téméraire et d’une insatiable curiosité.

Ses descriptions sont méticuleuses et précises. Il existe peu de photographies des innombrables fjords et glaciers de l’Alaska. Mais grâce aux descriptions de John Muir, il est possible de visualiser ces immenses glaciers alaskiens. L’imagination du lecteur se perd alors dans un rêve fait de glaces et de chaos gigantesques.

glacierbay.jpg
Glacier Bay

Voici donc le récit d’un homme passionné par les paysages, la flore et la faune. Une fort belle page témoigne du temps béni mais passé où les rivières regorgeaient de vie.

«Alors que nous approchions du cours d’eau bien connu pour ses saumons près duquel nous souhaitions camper, nous remarquâmes autour de nous des éclairs de lumière argentée: les saumons terrorisés essayaient de rejoindre leurs frayères… tandis qu’autour du canoë l’eau agitée par des milliers de nageoires prenait l’apparence d’un grand feu argenté… nous avancions dans un bouillonnement argenté… au point qu’il semblait y avoir plus de poissons que d’eau.»

C’est aussi l’œuvre d’un homme tendrement intéressé par les indiens qui l’accompagnent ou qu’il rencontre. Grâce à lui, nous faisons connaissance de ces hommes issus de nations indiennes diverses.

«C’est pour moi un constant sujet d’émerveillement que cette capacité de peuples prétendus « sauvages » à faire en sorte que vous vous sentiez chez eux comme en famille. En éducation, en intelligence comme en savoir-faire dans l’accomplissement de leurs tâches manuelles, ils me paraissent bien supérieurs à la plupart de nos ouvriers non qualifiés. Je ne les ai jamais vu maltraiter un enfant, pas même verbalement, sous le coup de la colère. La réprimande, fléau si courant de la civilisation, est totalement inconnue ici. On sait, au contraire, être indulgent à leur endroit sans pour cela les gâter, et l’on entend rarement des pleurs. »

Il est très admiratif des techniques qu’ils emploient.tlingit.jpg
Source : Encyclopédie canadienne

«…Toutes [les poutres] avaient été sculptées pour figurer des êtres vivants : hommes, femmes, enfants, poissons, oiseaux ou d’autres animaux tels des castors, des loups et des ours. Chacune des planches des murs avait été taillée dans un tronc et cela avait dû nécessiter autant de réflexion que d’habileté. Leur exactitude géométrique était admirable. Avec les mêmes outils, guère plus d’un sur mille de nos ouvriers spécialisés aurait pu exécuter un si bel ouvrage, et face à cela, le travail du plus évolué de nos bûcherons américains aurait paru médiocre et maladroit.»

Et il est également fasciné par leur art des totems.

Source : Wikipédiatotemtlingit.jpg

«Quelques huit totems sculptés de façon audacieuse et complexe, bien exécutés, mais plus petits que ceux des Stickeens, se dressaient à l’entrée du village. Comme partout ailleurs dans l’archipel, l’ours, le corbeau, l’aigle, le saumon et le marsouin étaient les spécimens les mieux représentés.»

Accompagné par Monsieur Young, missionnaire presbytérien, il observe la confrontation entre les croyances indiennes et la volonté missionnaire.hochettinglit.jpg
Hochet chamanique – Tlingit – 1870
Source : Sothebys

«C’est une bonne parole que vous apportez, dit Yana Taowk, chef du grand village du nord. Nous serons heureux de passer de notre obscurité à votre lumière. Vous les hommes de Boston, vous devez être les favoris du Père Suprême. Vous savez tout sur Dieu, et sur les bateaux, et sur les fusils et sur la façon de cultiver. Nous nous assiérons et écouterons en silence les mots de celui que vous nous enverrez. »

Ainsi fut-il.

Les indiens bientôt endoctrinés et persuadés du bien fondé du christianisme se débarrassèrent de leurs objets de culte, de leurs parures et de leurs masques. Ce fut une perte irréparable.
Ainsi perdura le grand malheur des Indiens, toutes tribus confondues.

masque.jpg
Masque Tlingit

Ce livre est très intéressant mais de lecture pas particulièrement facile. Il faut aimer les longues descriptions et la lenteur de l’évolution. Car en fait, il ne se passe rien. Il n’y a pas d’autre action que cette lente marche, ces déplacements en canoë et, de temps à autre, quelques conversations. C’est une œuvre pour rêveurs contemplatifs.

Ces beaux textes sont une source inépuisable de connaissances. John Muir est le professeur et les lecteurs sont ses élèves. Nous apprenons, ravis d’apprendre. Car acquérir de nouvelles connaissances fait partie des bonheurs de la vie. En tous cas… de ma vie.

L’excellence de la traduction de Jean-Yves Prate restitue au texte tout son charme et toute sa précision. C’est un travail d’orfèvre qui donne vie et densité à ces trois longs voyages.

***