Aujourd’hui, nous allons ensemble à Lucerne, au bord du lac. Alors prenez des chaussures qui vous fassent parcourir cinq kilomètres sans souffrir. Ce serait dommage.

Garons-nous au parking du Lido de Lucerne, la grande plage de la ville. Une de ces plages aux installations luxueuses que bien des stations balnéaires envieraient. Le parking est gratuit cinq heures durant, ce qui nous laisse le temps de flâner.

Empruntons alors la promenade qui borde le Lac des Quatre Cantons et en épouse les courbes. Chaque baie est un dortoir à canards ; elles ont leurs dormeurs attitrés, généralement des nettes rousses présentes par centaines. Les mâles relèvent crânement une tête d’un roux flamboyant tandis que les femelles de couleur terne passent inaperçues. De quoi rendre féministe n’importe quelle cane.

Chacun a droit à son espace vital et doit respecter une distance réglementaire pour ne pas empiéter sur le territoire des autres. Les contrevenants sont tancés puis chassés à coups de bec. Tout ce petit monde flotte en faisant du sur place et le lac est constellé de petits points canards. La tranquillité règne, l’hiver peut arriver.

Les grands perdants sont les habitants permanents de ces lieux : les canards colverts. Les malheureux sont expropriés et repoussés vers les berges. Résignés, ils s’en vont dandinant couper quelques brins d’herbe flétrie puis regagnent le peu d’eau qui leur a été attribué par les envahisseurs. Et cela durera jusqu’aux premiers jours du printemps. Le bagne à canards. Les foulques, subissent le même sort. Ce sont des oiseaux aquatiques au plumage noir avec, sur le front, un écusson blanc surprenant. En signe de protestation, ils émettent un bref son de klaxon enrayé.

Depuis les rives d’en face, des dizaines de montagnes enneigées regardent Lucerne emmitouflée dans son automne. En marchant, le paysage défile comme dans un vieux film noir et blanc. Le cerveau enregistre ce que ce que les yeux photographient. C’est la magie de la marche qui opère.

Aujourd’hui, pas le moindre rayon de soleil ; le ciel est uniformément gris perle et les couleurs ternies par l’ennui. C’est l’automne pour le calendrier mais c’est déjà l’hiver dans nos régions.

« Oh ! l’automne, l’automne a fait mourir l’été
Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises » (Guillaume Apollinaire)

Le majestueux Pilate domine Lucerne et son lac du haut de ses 2120 mètres. Il veille sur cette ville de charme dont le cœur bat dans ses rues historiques. Les ponts-galeries sont les artères dans lesquels circulent la vie : la vie quotidienne et la vie touristique. C’est décembre calme et solitaire. Les promeneurs ne sont pas des touristes. Ils savourent la quiétude triste et poétique du jour gris.

Le retour est non moins passionnant que l’aller. Mais la bise s’étant levée, des vagues gonflent les eaux. Certes ce n’est pas le lac Michigan et ses tempêtes, mais tout de même des crêtes blanchissent les flots. Les signaux orange signalent tout le long des côtes la mauvaise humeur du lac. Il fait frisquet et maintenant il n’y a plus personne hormis les mouettes criardes, les foulques et les canards. Le paysage est toujours plus magnifique et, à travers les cimes des arbres on aperçoit le Rigi. lucerne12087resize.jpg

Voilà notre promenade terminée, mais sur la route du retour je vais vous conter brièvement la légende du Mont Pilate.

 

Ponce Pilate après s’être symboliquement lavé les mains lors de l’arrestation de Jésus et de son procès, le laissant ainsi condamner à mort, décida de rentrer tranquillement déjeuner chez lui. Au moment de se servir un morceau de viande, il s’aperçut que sa main portait une tache rouge ressemblant fort à du sang. Il tenta maintes fois de l’effacer. En vain. Il se sentait épié, tant par sa famille que par ses serviteurs. Oppressé, déstabilisé et désorienté, il décida de gagner la mer puis Rome. Il y arriva épuisé, en loques et poussiéreux. Véritable mendiant, il erra dans toute l’Italie. On le vit en Lombardie puis bientôt en Suisse où d’un pas décidé et halluciné il gagna les hauteurs au dessus de Lucerne, se dirigeant tout droit vers le sommet de la plus haute montagne. Arrivé presque au sommet, il lucerne12086resize.jpgtrouva un petit lac d’eau saumâtre. Au moment où il y plongeait la main dans un dernier espoir de rédemption, un formidable orage éclata et la nature en fureur se déchaîna entraînant des chutes de pierres et des cataractes d’eau. Le petit lac grossit, grossit et grossit encore engloutissant progressivement le vieil homme dont seule la main droite dépassa un court instant hors les flots, blanche et immaculée. Ainsi disparut Ponce Pilate.

Comme beaucoup de randonneurs, montée au Pilatus, j’ai recherché ce petit lac. Je ne l’ai jamais trouvé ; les autres non plus. C’est cela le charme ineffable des légendes.

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A suivre …