A chaque saison son bonheur. Vers la mi-décembre lorsque le thermomètre déprime, lorsque les samares sont trop desséchées, le restaurant des oiseaux ouvre. Le balcon est le théâtre des opérations.

Sur un filin, je suspends une série de boules contenant des graines et des graisses ainsieditimg0010.jpg qu’une petite valise en treillis contenant un délicieux gâteau calorique anglais… que j’espère meilleur que le Christmas Pudding. Sur la rambarde je fixe un paquet de margarine.

 

Les jours de février glacés, lorsque les oiseaux gonflent leurs plumes jusqu’à ressembler à de petits obèses, j’ajoute des cacahuètes pilées.

Et l’attente impatiente commence. Cela prend quelques jours et un beau matin, au petit déjeuner une mésange apparaît, timide et méfiante. Elle goûte, apprécie, s’installe et appelle les copines. Après chaque becquée de margarine, invitée polie, elle s’essuie soigneusement le bec, des deux côtés.

La maisonnée est en effervescence car nous attendons divers invités : moineaux, mésanges charbonnières, mésanges bleues, mésanges huppées, verdiers, bruants des neiges et tous ceux qui en ont envie. Reste le merle trop grand, trop gros. Pour lui, menu spécial : une pomme flétrie, ramollie, pourrie. Il faut le voir se transformer en glouton, donnant de grands coups de bec, obstiné à la tâche, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la peau. Il a tout raclé, récuré. Il a aussi sali tout le balcon. Qu’importe.

Les mésanges sont très agressives entre elles, le style pousse-toi de là que je m’y mette , les moineaux le sont encore plus, mais… leurs pattes inadaptées aux filets qui entourent les boules, les rendent maladroits. Alors profil bas, ils observent et bientôt imitent de leur mieux les mésanges. C’est cela l’adaptation. Comme ils sont plus lourds, ils sont plus prudents. Les mésanges légères et agiles règnent donc incontestablement sur la nourriture d’hiver.

Pendant les trois mois d’hiver c’est une noria d’oiseaux avec ses tours de rôles tacitement établis ou presque, une folle agitation avec ses conflits et ses moments d’accalmie.

Finies les graines de tournesol que les petits chéris attrapent à l’arraché et vont déguster dans l’érable d’en face. Les voisins se sont plaints parce que mes invités mangeaient salement, laissant tomber les coques et abandonnant le ménage aux humains. Les oiseaux comptaient sur le vent d’hiver pour balayer la cour. Les hommes n’y ont pas cru. Conclusion : mise en demeure d’arrêter le tournesol.

Vous les deux pattes qui fleurissez vos jardins et vos maisons avec les fleurs couleur soleil, vous devriez goûter leurs graines grillées. Elles sont délicieuses et vous comprendriez enfin les deux ailes.

Certains jours, lorsque le thermomètre remonte et que le ciel est clément, le restaurant ferme. A trop nourrir les oiseaux on les fragilise par une dépendance à l’homme. Certaines bonnes intentions sont une forme de prédation. Ne dit-on pas que « l’enfer est pavé de bonnes intentions » ?

L’enfer des oiseaux c’est de ne plus être capable de chercher seuls et trouver seuls leur pitance quotidienne.

L’enfer des hommes serait un monde sans oiseaux. Certes, ce ne serait pas le seul.

 

 

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A suivre …